Fil d'Ariane
« Le temps presse » : les perturbations à Ormuz font craindre une crise alimentaire mondiale

La trêve fragile entre les États-Unis et l’Iran au cours des derniers jours n’a guère suffi à restaurer la confiance dans ce corridor maritime vital, où les tensions persistantes – notamment l’annonce récente d’un blocus américain visant les navires utilisant des ports iraniens – maintiennent les navires à l’arrêt et les chaînes d’approvisionnement sous pression.
Le détroit d’Ormuz, voie d’eau étroite mais stratégique, assure le transit d’une part importante de l’énergie mondiale et des intrants agricoles. Les perturbations depuis le début des hostilités le 28 février entravent déjà les flux de pétrole, de gaz et d’engrais nécessaires aux cultures récemment semées, avec des répercussions bien au-delà du Moyen-Orient.
« Entre 30 et 35 % du pétrole brut, 20 % du gaz naturel et entre 20 et 30 % d’autres intrants ne transitent plus », a indiqué l’économiste en chef de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Máximo Torero.
« Voilà l’ampleur de l’impact potentiel », a-t-il averti.
Goulot d’étranglement, malgré la trêve
Si le cessez-le-feu a brièvement suscité l’espoir d’une reprise du trafic maritime, l’incertitude demeure élevée. Les discussions entre Washington et Téhéran, menées ce week-end avec la médiation du Pakistan, n’ont débouché sur aucune avancée.
De nombreux navires restent immobilisés dans le Golfe, tandis que de nouvelles cargaisons n’ont pas encore emprunté le corridor. Armateurs et assureurs hésitent à exposer leurs actifs et leurs équipages dans un contexte d’insécurité persistante. Même en cas d’apaisement, il faudra plusieurs jours, voire semaines, pour un retour à la normale.
Un délai critique, prévient David Laborde, directeur de la division Économie des systèmes agroalimentaires de la FAO.
Une grande partie des cargaisons ayant quitté le Golfe avant la crise a déjà atteint sa destination — ce qui signifie que le monde entre désormais dans une phase où les approvisionnements pourraient commencer à se resserrer.
« Nous allons assister à un véritable arrêt de l’approvisionnement » dans les prochains jours, a-t-il averti.
Une crise différée – pour l’instant
Malgré la hausse marquée des coûts des intrants, les prix alimentaires mondiaux n’ont pas encore flambé — un constat qui, selon les économistes de la FAO, ne doit pas être interprété comme un signe de stabilité.
L’indice des prix alimentaires de la FAO pour mars n’a enregistré que des hausses modestes, reflétant des stocks mondiaux solides et de bonnes récoltes l’an dernier.
« Nous disposons de suffisamment d’approvisionnements… et de bons stocks qui permettent au système agroalimentaire de faire preuve de résilience face à ce choc », a expliqué M. Torero.
Mais ce coussin pourrait être de courte durée. À l’approche de la période de semis dans les prochaines semaines, les agriculteurs confrontés à des coûts plus élevés et à un accès limité aux engrais pourraient réduire leurs apports ou modifier leurs cultures, ce qui pèserait sur les rendements.
« Si nous n’avons pas les intrants au moment voulu… les producteurs vont devoir produire avec moins d’intrants », a-t-il expliqué. « Et donc, les rendements pourraient être plus faibles. »
Cela pourrait, à terme, faire grimper les prix alimentaires plus tard dans l’année et l’année suivante.
Une chaîne d’interdépendance
Les risques concernent l’ensemble de la chaîne alimentaire. L’énergie est indispensable à toutes les étapes, des machines agricoles au transport, tandis que les engrais – notamment azotés, liés au gaz naturel – sont essentiels aux rendements.
L’impact est mondial : des États-Unis au Canada, en passant par l’Australie, les agriculteurs dépendent d’un accès stable à l’énergie et aux intrants, tandis que les pays dépendants des importations – notamment en Afrique, comme le Kenya – sont particulièrement exposés aux chocs de prix et aux perturbations d’approvisionnement.
La hausse des prix du pétrole renforce également les incitations à détourner certaines cultures, comme le maïs, le sucre ou les oléagineux, vers la production de biocarburants, accentuant les tensions entre usages alimentaires et énergétiques.
« Si la demande augmente, notamment à cause des biocarburants… et que l’offre diminue faute d’intrants… les prix alimentaires augmenteront », a averti M. Laborde.
Le risque d’une « tempête parfaite »
Les économistes de la FAO préviennent que la situation pourrait se détériorer davantage si d’autres facteurs s’ajoutent — comme des restrictions à l’exportation ou des chocs climatiques tels qu’El Niño.
Lors de crises précédentes, certains pays ont restreint leurs exportations pour protéger leurs marchés intérieurs, aggravant les pénuries mondiales.
« Nous devons éviter les restrictions à l’exportation… surtout maintenant pour les engrais et l’énergie », a insisté M. Torero, avertissant qu’en l’absence de coordination, les pays les plus vulnérables pourraient être exclus de l’accès aux ressources essentielles.
Un risque mondial aux conséquences locales
Bien que la crise soit centrée au Moyen-Orient, ses effets se propagent rapidement. Les pays d’Asie et du Sud global sont particulièrement exposés en raison de leur dépendance aux importations d’énergie et d’engrais, ainsi que de leur calendrier agricole.
« Cela va se propager d’est en ouest… mais aussi du sud vers le nord », a expliqué M. Torero.
Les conséquences sont à la fois économiques et humaines. La hausse des prix alimentaires frappe plus durement les ménages les plus pauvres, tandis que l’inflation pourrait contraindre les gouvernements à durcir leur politique monétaire, freinant la croissance et aggravant l’endettement.
Les agriculteurs subissent également une pression croissante. L’augmentation des coûts et l’incertitude pèsent sur leurs marges et accroissent le risque de perturbations durables de la production.
« Si on les pousse trop loin, on risque de les mener à la faillite », a averti M. Laborde. « Et cela entraînerait des problèmes d’approvisionnement sur une période plus longue. »
Des signaux d’alerte
Dans certaines régions d’Asie, les premiers signes de perturbation apparaissent déjà.
En Asie du Sud, la hausse des coûts du carburant et des engrais commence à se répercuter sur les prix alimentaires et les décisions agricoles, mettant sous pression les économies dépendantes des importations.
Au Népal, où des millions de ménages dépendent des transferts de fonds en provenance des pays du Golfe, les perturbations de mobilité et la hausse des coûts de transport se font déjà sentir — faisant craindre qu’un choc externe ne se traduise rapidement par des difficultés au niveau national.
Une fenêtre d’action étroite
La FAO appelle les gouvernements et les institutions financières internationales à agir rapidement.
À court terme, les priorités incluent l’évitement des restrictions commerciales, le soutien aux ménages vulnérables via des dispositifs de protection sociale, et l’assurance de liquidités pour les agriculteurs, notamment par des lignes de crédit et des financements à l’importation.
À plus long terme, cette crise souligne la nécessité de diversifier les sources d’énergie, de renforcer les infrastructures et de réduire la dépendance à des points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz.
Pour l’heure, la FAO insiste : une crise alimentaire majeure n’est pas inévitable — mais la fenêtre pour l’éviter se referme rapidement.
« Le facteur temps est déterminant… Évitons une tempête parfaite : soyons conscients des risques, mettons en place les bonnes politiques et poursuivons les solutions diplomatiques nécessaires pour prévenir une crise alimentaire dont nous n’avons pas besoin », a exhorté M. Torero.