Fil d'Ariane
Ukraine : après quatre ans de guerre, les divergences transatlantiques s’enracinent

Adoptée par 107 voix pour, 12 contre et 51 abstentions – dont celles, notables, des États-Unis et de la Chine – la résolution souligne « avec inquiétude que l’invasion totale de l’Ukraine par la Fédération de Russie dure depuis quatre ans » et continue d’avoir des « conséquences dévastatrices et durables » pour le pays comme pour la stabilité internationale.
Washington en retrait prudent
L’attitude américaine lors de la réunion était particulièrement attendue. L’an dernier, pour le troisième anniversaire du conflit, Washington avait créé la surprise en s’opposant à un texte similaire porté par Kiev. Un mois à peine après l’arrivée à la Maison Blanche du président Donald Trump, nombre d’observateurs avaient alors interprété ce vote comme le signe d’un revirement stratégique américain au sein de l’alliance pro-ukrainienne, au profit de Moscou.
Mardi, les États-Unis ont choisi cette fois l’abstention. Un positionnement intermédiaire qui reflète un ajustement stratégique consistant à maintenir le soutien politique à l’Ukraine, tout en laissant davantage d’espace aux négociations en cours avec Moscou.
Avant le vote, Washington avait demandé la suppression de deux paragraphes du projet de résolution réaffirmant « l’intégrité territoriale » ukrainienne et la nécessité d’une paix « conforme au droit international, y compris la Charte des Nations Unies ». Une initiative largement rejetée par l’Assemblée.
La représentante américaine a expliqué que les passages en question risquaient « de détourner l’attention des négociations en cours plutôt que de favoriser un examen approfondi de toutes les voies diplomatiques susceptibles d’ouvrir la voie à une paix durable ». Elle a justifié la position de son administration par la nécessité de mettre immédiatement fin à la guerre, estimant que les parties étaient « plus proches d’un accord qu’à aucun autre moment depuis le début de ce conflit ». Un numéro d’équilibriste stratégique, en somme : soutenir Kiev sans compromettre une issue négociée avec la Russie, dont Washington semble désormais faire une priorité.
L’Europe campe sur la Charte des Nations Unies
Face à cette inflexion américaine, plusieurs pays européens ont insisté sur la dimension juridique du conflit. Le représentant français a ainsi rappelé qu’en matière d’agression armée, la référence à des principes est absolument essentielle pour tous les États membres, avertissant qu’« un texte qui ne repose pas sur les principes de la Charte ne saurait être ni juste ni durable ».
Pour de nombreux États européens, l’enjeu dépasse la seule Ukraine. Il s’agit d’éviter qu’une paix négociée sans référence explicite au droit international n’ouvre la voie à une banalisation des changements territoriaux obtenus par la force.
Cette divergence de priorités – négociation pragmatique pour Washington, affirmation des principes juridiques pour plusieurs capitales européennes – nourrit désormais un débat stratégique au sein même du camp occidental.
Kiev refuse toute concession territoriale
S’estimant « très déçue » par la demande d'amendement de Washington, la vice-ministre ukrainienne des affaires étrangères, Mariana Betsa, a clairement écarté toute solution impliquant des concessions territoriales. « Nous n’allons pas nous rendre », a-t-elle déclaré, dénonçant une guerre « néocoloniale et impériale » visant selon elle à rétablir des sphères d’influence.
La diplomate, qui présentait le texte de la résolution, a exclu « une paix sous forme de reddition » et rejeté toute paix conclue « à n’importe quel prix », accusant Moscou de cibler les civils et de procéder à des déportations d’enfants. « Aucun État Membre ne peut rester seul quand il est attaqué », a-t-elle insisté, appelant implicitement les alliés occidentaux à maintenir leur soutien sans ambiguïté.
Moscou conteste le cadre onusien
Comme par le passé, la Russie, pour sa part, a rejeté tout de go le texte – le neuvième adopté par l’Assemblé depuis le 24 février 2022. Sa représentante a ainsi estimé que « la paix ne peut être juste si elle est interprétée à travers le prisme des exigences d’une seule partie et ignore complètement les préoccupations légitimes de l’autre ».
La représentante a jugé le texte « déconnecté de la réalité » et insisté sur les négociations trilatérales en cours avec les États-Unis et l’Ukraine à Abou Dhabi et à Genève.
Une guerre qui éprouve l’ordre international
La présidente de l’Assemblée générale, Annalena Baerbock, se trouvait justement dans la ville suisse, au siège genevois des Nations Unies, où, plus tôt dans la matinée, elle avait mis en garde contre toute banalisation du conflit. « L’invasion russe avait brisé les aspirations pacifiques de tout un continent », avait-elle affirmé.
Dans un message lu en ouverture de la réunion de l’Assemblée, Mme Baerbock est revenue sur le bilan humain de la guerre. « Le conflit a fait de 2025 l’année la plus meurtrière pour les civils depuis le début de l’invasion », a-t-elle déclaré.
Selon l'ONU, plus de 15.000 civils ont été tués et plus de 40.000 blessés depuis 2022, un bilan probablement très inférieur à la réalité faute d’accès à certaines zones occupées. Les pertes militaires, elles, restent impossibles à établir précisément, même si plusieurs estimations évoquent des centaines de milliers de soldats tués ou blessés en quatre ans de guerre.
L’ancienne cheffe de la diplomatie allemande a également rappelé que près d’un tiers de la population ukrainienne avait été déplacé à l’intérieur du pays ou contraint à l’exil et estimé que la guerre « met la Charte des Nations Unies, de même que l’ordre international et la paix internationale à rude épreuve ».
Quatre ans après le début de la guerre totale, le vote de l’Assemblée générale confirme ainsi moins une évolution du conflit lui-même qu’un déplacement progressif des équilibres diplomatiques marqué par des stratégies occidentales plus nuancées et le rôle croissant des négociations directes entre puissances.