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Derrière l’arnaque en ligne, un système mondial de traite des êtres humains

Un centre d'arnaque au Cambodge abandonné suite à une opération de police.
© UNODC/Laura Gil
Un centre d'arnaque au Cambodge abandonné suite à une opération de police.
Enlèvements, tortures, violences sexuelles, avortements forcés : un nouveau rapport de l’ONU dévoile l’envers des escroqueries en ligne. Pour alimenter cette industrie criminelle en pleine expansion, des centaines de milliers de personnes, recrutées dans des dizaines de pays, sont contraintes de travailler dans des centres d’arnaque en Asie du Sud-Est, dans des conditions relevant de la traite d’êtres humains.

Ces pratiques, développées par des réseaux mafieux implantés dans le bassin du Mékong, génèrent désormais des milliards de dollars par an. Le document publié par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) décrit un système structuré et transnational au sein duquel les arnaqueurs sont eux-mêmes des victimes. Attirées par des fausses offres d’emploi puis kidnappées, ces dernières se retrouvent enfermées dans des complexes sécurisés, puis forcées de mener des opérations frauduleuses en ligne allant de l’usurpation d’identité aux escroqueries sentimentales, en passant par l’extorsion ou la fraude financière.

« La litanie des abus est stupéfiante et en même temps déchirante », a déclaré vendredi le chef des droits humains à l’ONU, Volker Türk, à l’occasion de la sortie du rapport.

Selon des estimations jugées crédibles par le HCDH, au moins 300 000 personnes originaires de 66 pays seraient impliquées, souvent sous la contrainte, dans ces réseaux mondialisés.

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UN News/Daniel Dickinson
De nombreuses arnaques en lignes trouvent leur origine dans des opérations comme celle-ci aux Philippines, menées par des réseaux criminels internationaux.

Le bassin du Mékong, plaque tournante

Portée par l’essor des cryptomonnaies et de la finance numérique, cette économie criminelle générerait jusqu’à 64 milliards de dollars par an. La seule région du Mékong concentrerait à elle seule plus de 68 % de ces revenus illégaux. Images satellites et enquêtes de terrain situent près des trois quarts des centres d’escroquerie dans cette zone, avec des ramifications vers le Pacifique, l’Asie du Sud, les États du Golfe, l’Afrique de l’Ouest et les Amériques.

Fondé sur des témoignages recueillis dans neuf pays, le rapport documente des cas de traite entre 2021 et 2025 vers des centres frauduleux situés notamment au Cambodge, au Laos, au Myanmar, aux Philippines et aux Émirats arabes unis.

Un hub USB noir avec plusieurs câbles blancs branchés se trouve sur un bureau encombré, entouré d'autres équipements technologiques et de déchets.
L'UNODC/Laura Gil
Un poste de travail dans un centre d'arnaque au Cambodge abandonné à la suite d'une descente de police.

Violence, coercition et terreur organisée

Certains survivants décrivent d’immenses complexes clos, comparables à des villes autonomes pourvues de bâtiments fortifiés, hérissées de barbelés et sous surveillance armée permanente.

Une victime sri-lankaise évoque des « prisons d’eau », conteneurs où étaient plongés pendant des heures les travailleurs n’atteignant pas leurs objectifs d’arnaques en ligne. D’autres racontent avoir été contraints d’assister à des sévices – voire d’y participer – pour briser toute résistance. Des tentatives de fuite se sont soldées par des morts, après des chutes depuis les étages ou les toits des complexes.

Le rapport décrit également des pratiques de chantage systématique par le biais d’appels vidéo aux familles montrant les victimes maltraitées, afin d’obtenir des rançons.

Une réponse internationale jugée urgente

Au-delà des violences physiques, le document met en lumière un mécanisme d’exploitation financière interne centré sur des salaires partiels, des pénalités arbitraires et des transferts forcés vers des centres encore plus violents. Un témoin thaïlandais évoque notamment des objectifs quotidiens de 9 500 dollars sous peine de sanctions.

« Les victimes de ces abus ont besoin d’opérations de sauvetage coordonnées, rapides, sûres et efficaces, du respect du principe de non-refoulement, ainsi que de mécanismes de soutien disponibles pour assurer la réadaptation après la torture et les traumatismes et faire face aux risques de représailles ou de nouveau trafic », a insisté Volker Türk.

Le responsable onusien appelle les États à coordonner leurs efforts pour lutter contre une corruption qu’il juge « profondément ancrée », poursuivre les réseaux criminels et garantir l’action sans entrave des ONG et des médias. Car sans une réponse collective accrue, l’expansion de ces centres d’escroquerie risque de s’accélérer.