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L’Afghanistan des talibans : l’ordre au prix de l’asphyxie

Le traitement des femmes afghanes par les Talibans s’apparente à « un crime de persécution sexiste », selon des experts.
© UNICEF/Madhok
Le traitement des femmes afghanes par les Talibans s’apparente à « un crime de persécution sexiste », selon des experts.
Cinq ans après le retour des talibans au pouvoir, l’Afghanistan apparaît plus stable qu’au sortir de la guerre, mais aussi plus pauvre, plus dépendant de l’aide internationale et plus fermé que jamais aux femmes. Les Nations Unies alertent sur l’accumulation de fragilités économiques, humanitaires et sociales qui menacent l’avenir du pays.

Les talibans ont remporté ce qu'ils considèrent comme leur principale victoire : ils ont imposé leur autorité sur l'ensemble du pays. 

Les postes de contrôle ont remplacé les lignes de front. Les combats qui rythmaient le quotidien de nombreuses provinces ont largement disparu. Aucun mouvement armé ou politique ne paraît aujourd'hui en mesure de menacer sérieusement leur pouvoir.

Pourtant, derrière cette stabilité apparente, un autre paysage se dessine.

Au cours de récents déplacements à travers l'Afghanistan, Georgette Gagnon, la principale représentante de l'ONU dans le pays, dit avoir entendu partout le même message : les pressions s'accumulent. Elles sont économiques, humanitaires, démographiques, mais aussi politiques.

« Ce dont nous sommes témoins, ce sont des restrictions graves et croissantes », a résumé lundi la responsable lors d'une réunion du Conseil de sécurité consacrée à l'Afghanistan. Selon elle, ces politiques constituent « l'imposition d'un préjudice systémique et institutionnalisé dont les conséquences générationnelles à long terme affecteront l'ensemble de la société afghane ».

Au fil des mois, l'Afghanistan ressemble de moins en moins à un pays en reconstruction et de plus en plus à une société sous pression permanente.

Une ligne de camions colorés transportant des rapatriés afghans et leurs effets personnels arrive au poste frontalier de Torkham entre l'Afghanistan et le Pakistan, avec les services d'aide de l'UNICEF prêts au camp d'Omari.
UNICEF Des rapatriés afghans arrivent au poste-frontière de Torkham avec le Pakistan, où l'UNICEF est prête à leur venir en aide. Depuis 2023, près de 6 millions d'Afghans sont revenus d'Iran et du Pakistan.

Un pays plus nombreux, mais plus pauvre

L'un des phénomènes les plus marquants est l'afflux de personnes de retour au pays.

Depuis 2023, près de six millions d'Afghans sont revenus d'Iran et du Pakistan. À eux seuls, ces retours représentent plus d'un dixième de la population nationale. Jusqu'à 2,8 millions de personnes supplémentaires pourraient encore rentrer cette année.

Or ces arrivants retrouvent un pays qui peine déjà à faire vivre ceux qui y sont restés.

Les indicateurs macroéconomiques affichent certes une forme de stabilité. Les recettes publiques progressent. Certains investissements dans les infrastructures se poursuivent. La culture du pavot a presque disparu.

Mais derrière ces chiffres, la réalité est moins encourageante.

Selon la Banque mondiale, les Afghans continuent de s'appauvrir en termes réels. Les emplois demeurent rares, les revenus stagnent et les sécheresses à répétition fragilisent une agriculture dont dépendent encore plus de 70 % des habitants.

Cette pression démographique pèse particulièrement sur une population exceptionnellement jeune : plus d'un Afghan sur deux a moins de 25 ans.

Pour Georgette Gagnon, cette combinaison d'absence de débouchés économiques, de dégradation environnementale et de croissance démographique rapide crée un terrain favorable aux migrations massives, à la marginalisation sociale et économique, ainsi qu'à une instabilité future.

Stephanie Loose, responsable du programme pays d'ONU-Habitat en Afghanistan, s'adresse à un groupe de femmes dans une cour en Afghanistan.
© ONU-Habitat ONU-Habitat facilite des échanges avec des femmes et des filles pour aborder les défis liés à la réintégration des personnes de retour dans le pays.

La faim progresse pendant que l'aide recule

Dans le même temps, la crise humanitaire s'aggrave.

Près de 22 millions de personnes, soit environ 45 % de la population, auront besoin d'une assistance cette année.

Selon le bureau onusien des affaires humanitaires (OCHA), 4,7 millions de personnes sont désormais confrontées à une insécurité alimentaire grave, soit une hausse de 50 % par rapport à l'an dernier. Quelque 3,7 millions d'enfants souffrent de malnutrition aiguë.

Les humanitaires décrivent une réalité de plus en plus brutale.

« Nous continuons de recevoir des informations alarmantes faisant état de familles contraintes à des choix désespérés, allant jusqu'à vendre leurs filles pour survivre », a déclaré Edem Wosornu, directrice de la division des interventions en cas de crise de l'OCHA, lors de la réunion du Conseil.

Les inondations du printemps ont encore aggravé la situation, détruisant habitations, routes, écoles, centres de santé et récoltes dans plusieurs régions du pays.

La reprise des affrontements entre l'Afghanistan et le Pakistan en début d'année a également provoqué le déplacement de plus de 100 000 personnes et perturbé les opérations humanitaires dans l'est du pays.

Pour les agences des Nations Unies, le danger est désormais double : les besoins augmentent tandis que les financements diminuent.

Seuls 15 % des 1,71 milliard de dollars nécessaires à la réponse humanitaire ont été réunis à ce stade. Par rapport à l'année dernière, trois millions de personnes de moins ont déjà reçu une aide.

Une génération de filles sacrifiée

Aucune question ne symbolise davantage l'isolement croissant du régime taliban que le sort réservé aux femmes.

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Près de 3,8 millions de filles âgées de 7 à 18 ans sont aujourd'hui privées d'école. Parmi elles, plus de 2,6 millions d'adolescentes n'ont plus accès à l'enseignement secondaire.

Chaque année, environ 250 000 nouvelles élèves rejoignent cette cohorte de jeunes filles exclues du système éducatif.

Les conséquences dépassent largement le domaine des droits humains. Les Nations Unies avertissent que les secteurs de la santé et de l'éducation commencent déjà à manquer de professionnelles qualifiées. Plus de 25 000 travailleuses qualifiées pourraient disparaître de ces secteurs d'ici à 2030.

Pour Georgette Gagnon, le coût humain et économique de ces politiques ne fera que s'alourdir avec le temps.

Pour de nombreuses militantes afghanes, la question dépasse même celle des restrictions. 

Invitée à participer à la réunion du Conseil, Metra Mehran, dont l’association Afghanistan Justice Archive documente les atteintes aux droits des femmes afghanes, estime que l'oppression de ces dernières par les talibans n'est pas un effet secondaire de leur gouvernance. 

« Elle en constitue un élément central », a-t-elle affirmé. « Ils ont créé un système de contrôle total ».

Selon son organisation, plus de 230 décrets visant les femmes, les filles et les personnes LGBTQI+ ont été adoptés depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021.

Le pari risqué du dialogue

Face à cette réalité, l’ONU continuent de défendre une stratégie d'engagement avec les autorités talibanes.

Pour la Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA), dont Georgette Gagnon est la cheffe, maintenir le dialogue ne revient pas à reconnaître ou à légitimer le régime, mais à préserver des canaux de communication indispensables pour l'aide humanitaire et les discussions politiques.

Cette approche fait toutefois l'objet de critiques croissantes au sein de la société civile afghane.

Metra Mehran estime que les années de contacts diplomatiques et de discussions n'ont produit aucun assouplissement tangible des politiques talibanes.

« L'engagement poursuivi avec eux ne les a pas rendus plus ouverts à la communauté internationale », a-t-elle déclaré. « Il les a au contraire encouragés à institutionnaliser davantage encore leur système de répression ».

Cinq ans après le retour des talibans à Kaboul, la contradiction qui traverse l'Afghanistan apparaît plus nettement que jamais.

Si les armes se sont tues, les mécanismes qui permettent à une société de se projeter dans l'avenir – l'école, le travail, la mobilité sociale, l'espoir d'une vie meilleure – continuent de se contracter.

Les talibans ont imposé l'ordre. Reste à savoir combien de temps un pays peut respirer lorsqu'une part croissante de sa population se voit privée d'horizon.

POUR EN SAVOIR PLUS, lire, ci-dessous, la couverture en direct assurée par nos collègues de la Section de la couverture des réunions des Nations Unies:

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