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Tatiana Valovaya : un nouveau rôle pour Genève au 21e siècle

  | Tatiana Valovaya Article

 

Hasard du calendrier international, en cette année 2020 et alors que l’Organisation des Nations Unies fête ses 75 ans, son office principal européen, sis au Palais des Nations à Genève, est dirigé pour la première fois par une femme, Tatiana Valovaya, citoyenne de la Fédération de Russie. Autre première historique, l’ancienne sénatrice démocrate de Californie Kamala Harris accède à la vice-présidence des Etats-Unis. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, la Directrice générale de l’Office des Nations Unies à Genève évoque l’urgence d’inventer le multilatéralisme du XXIe siècle, les contraintes dictées par la pandémie du coronavirus, l’importance d’associer tous les pays à la lutte en faveur du climat et ses souvenirs de journaliste à l’époque de la perestroïka.

Le 30 mai 2019, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres annonçait la nomination de Tatiana Valovaya au poste de Directrice générale de l’Office des Nations Unies à Genève pour succéder au Danois Michael Møller. Experte en économie, forte d’une expérience de 35 ans dans le journalisme, la fonction publique et la diplomatie, la nouvelle Directrice générale de l’ONUG va assister à la suppression de postes, notamment au Bureau des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) à Genève. Vingt-trois postes de collaborateurs seront délocalisés à Istanbul et cinq postes à La Haye, alors que huit postes de collaborateurs travaillant à Genève seront aussi décentralisés, sans mention de la nouvelle destination. Elle doit aussi affronter la crise due à la pandémie de coronavirus.

Tatiana Valovaya ( right ) Director-General of UN Geneva and Jürg Lauber ( left ) Permanent Representative of Switzerland to the United Nations Office at Geneva during the inaugurate new temporary conference facility in Palais des Nations. 29 September 2020. UN Photo: Jean Marc Ferré
Tatiana Valovaya (à droite) Directrice générale de l'ONU Genève et Jürg Lauber  (à gauche) Représentant permanent de la Suisse auprès de l'Office des Nations Unies à Genève lors de  l'inauguration de l'installation temporaire de conférence au Palais des Nations. 29 septembre 2020.      U​​N Photo: Jean Marc Ferré

« Le Covid-19 a changé les habitudes de travail au Palais des Nations. Au printemps, nous avons suivi les règles émises par les autorités suisses et nous avons fermé le Palais pour des réunions. Nous avons préparé nos locaux pour une reprise du travail en toute sécurité, qui a redémarré en mai. Nous avons par ailleurs utilisé nos ressources très limitées pour acheter le matériel nécessaire à cette nouvelle réalité, dans les salles de réunions virtuelles et privées, ainsi que la plateforme qui nous a permis de reprendre nos activités d’organisation de conférences. Nous avons sans doute été le premier office des Nations Unies à reprendre les réunions dès le mois de juillet : au Conseil des droits de l'Homme et à la Conférence du désarmement. Entre cette période de première vague du coronavirus où nous avons dû mettre fin à nos activités habituelles et jusqu’à ce mois de novembre, nous avons compté plus de 1500 réunions, virtuelles, hybrides ou en présentiel, y compris des activités culturelles », explique-t-elle.

La deuxième vague de coronavirus est particulièrement dévastatrice à Genève, dans tous les secteurs. Le Palais des Nations ne fait pas exception. « Nous nous trouvons à nouveau dans une situation très difficile et nous continuons de suivre la réglementation émise par notre pays d'accueil, la Suisse. Nous sommes mieux préparés pour relever les défis qu’impose la pandémie. Le Palais des Nations n'est pas complètement fermé. Nous poursuivons nos activités, y compris celles liées aux grands événements, comme la conférence hybride sur l'Afghanistan organisée le 24 novembre », ajoute la directrice générale de l’ONUG.

Défendre la liberté d’expression et protéger les journalistes

Lorsque nous évoquons la liberté d’expression et de la presse, mises à mal dans de nombreux pays, avec des arrestations d’opposants, des assassinats de journalistes, dessinateurs de presse, enseignants et autres citoyens, Tatiana Valovaya tient à préciser : « Je ne suis pas journaliste de formation, je suis une économiste spécialiste des affaires économiques. Mais le journalisme a été ma première profession. J'ai travaillé comme journaliste dans mon pays à une période très intéressante, celle de la perestroïka, quand nous avons eu la liberté de faire notre travail. Les journalistes pouvaient soulever des questions très importantes. Ils pouvaient tout critiquer, mais ils devaient critiquer avec des faits en main ».

Pour Tatiana Valovaya, « le journalisme est une nécessité pour la société. En ces temps difficiles, la liberté de la presse qui va de pair avec la protection des journalistes est cruciale. Car sans cela, la société n'est pas libre et ne peut pas se guérir d’elle-même. Bien souvent, ce sont les journalistes qui identifient les problèmes dans la société. Il est donc primordial de leur permettre de remplir leur fonction. En même temps, nous vivons à l'ère d'Internet et des médias sociaux. Beaucoup de nouvelles circulent, mais toutes ne sont pas vérifiées. Il y a des fausses informations et cela rend le travail du journaliste encore plus important. Nous devons protéger la liberté des journalistes et leur profession ».

La Directrice de l’Office des Nations Unies à Genève a d’ailleurs ouvert le Palais des Nations aux représentants des médias, le 1 septembre dernier, lors d’un débat sur la liberté de la presse et la liberté d’expression organisé par la Présidente de la Confédération suisse Simonetta Sommaruga et la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme Michelle Bachelet. Les journalistes de la presse suisse et internationale siégeaient au podium pour dénoncer les atteintes à leur profession dans de nombreux pays et les ambassadeurs et autres diplomates posaient des questions.

View of the Palais des Nations. 21 January 2020. UN Photo: Violaine Martin
Vue du Palais des Nations. 21 janvier 2020. UN Photo: Violaine Martin

Tatiana Valovaya entretient des relations étroites avec son pays hôte. La Suisse souhaitant avoir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, que pourrait-elle apporter au sein de l’organe le plus influent des Nations Unies ? « La Suisse est un cas unique. Un pays qui a la réputation d'être non partisan. La Suisse jouit du respect de tous les États du monde. Elle a traditionnellement ouvert ses bureaux et travaillé en tant que médiateur. De grand événements ont eu lieu en Suisse et ont conduit à la signature de nombreux accords », rappelle-t-elle.

Si l’on se souvient que Genève a abrité la Conférence internationale sur l’ex-Yougoslavie et la rencontre entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev notamment, Tatiana Valovaya mentionne également la récente signature du cessez-le-feu par les parties en conflit en Libye. « La Suisse a toujours été attentive aux réponses humanitaires à apporter. Elle est d’ailleurs garante des Conventions de Genève. La Suisse peut donc beaucoup apporter aux Nations Unies ».

« Pour lutter contre le changement climatique, nous avons besoin d’un effort commun »

Le thème du changement climatique est primordial pour les citoyens du monde et pour l'ONU. Tous les pays sont censés contribuer à la protection du climat. Les paroles du président élu des Etats-Unis Joe Biden sont-elles encourageantes à ce propos ? Tatiana Valovaya répond en fine diplomate : « Nous avons tiré des leçons de la pandémie de Covid-19. L'une de ces leçons est que nous sommes très liés entre nous. Cela signifie que nous ne pouvons relever les défis mondiaux qu'à l'échelle mondiale et que personne ne peut s'abstenir de participer à un effort commun ».

Et la Directrice générale de l’ONUG de poursuivre : « Nous pouvons être en aussi bonne santé que notre voisin ; cela signifie que pour lutter contre le changement climatique, nous avons besoin d’un effort commun. Nous avons vu pendant la pandémie que nos efforts peuvent porter leurs fruits. Avant la pandémie, on pouvait parfois entendre des gens dire que si nous faisons quelque chose, cela n'affectera pas la nature et que cela n'a rien à voir avec les activités humaines. Mais pendant la pandémie, nous avons vu le lien entre nos activités économiques et l'état de la nature lorsque nous avons arrêté les activités économiques. Nous avons vu l'amélioration de la nature, de l'air frais, de la propreté des eaux, de la réduction de la pollution. Si nous ne pouvons pas arrêter nos activités économiques, nous pouvons les réduire de manière durable et faire cet effort pour lutter contre le changement climatique. C'est une leçon à tirer de la pandémie ».

A general view of Ariana Park headquarters of the United Nations in Geneva. 31 July 2013. Photo by Jean-Marc Ferré


Vue du Parc de l'Ariana dans l'enceinte de
l'Office des Nations Unies à Genève.
31 juillet 2013. UN Photo: Jean-Marc Ferré



 

Si Tatiana Valovaya ne s’exprime pas directement sur la victoire de Joe Biden et la défaite de Donald Trump à l’élection présidentielle aux Etats-Unis, elle ne fait pas mystère de son inquiétude sur l’avenir du multilatéralisme. « Bien sûr que les menaces qui pèsent sur l’avenir du multilatéralisme nous inquiètent, à une époque où nous avons plus que jamais besoin d'une coopération multilatérale. C'est pourquoi il est nécessaire de soutenir le multilatéralisme », estime-t-elle. « Nous devons construire le multilatéral du 21 siècle qui devra être plus inclusif et plus intégré aux défis auxquels les sociétés font face ».

La Directrice générale de l’ONUG rappelle que les États membres de l’ONU, leurs ambassades et missions diplomatiques, sont les principaux acteurs de l'agenda international, mais elle insiste sur le fait qu’ils ne sont pas les seuls. « Il y a les organisations internationales, les organisations supranationales, les organisations non gouvernementales, le secteur privé, les universités, les instituts de recherche et la société civile, composée de différents groupes de citoyens, dont les associations de femmes et les jeunes qui se mobilisent. Tous font partie du système multilatéral. Nous sommes à la recherche d'un multilatéralisme moderne et Genève est un centre unique pour ce multilatéralisme moderne, car cette ville compte avec tous les acteurs que j'ai mentionnés. Ici, à Genève, nous pouvons jeter les bases du multilatéralisme du 21 siècle ».

Un livre fait écho aux propos de Tatiana Valovaya sur l’importance de la Cité de Calvin comme capitale internationale des relations multilatérales : 100 ans de multilatéralisme à Genève - De la SdN à l'ONU, publié récemment aux Éditions Suzanne Hurter, sous la direction de Olga Hidalgo-Weber et Bernard Lescaze. Un ouvrage historique de référence auquel a également contribué Thérèse Gastaut, l’ancienne Directrice de l’Information de l’ONUG, décédée cette année.

 

Luisa Ballin

Publié sur RTS